Le calvaire d'une nuit d'hiver [Mlle de Langres]

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MessageSujet: Le calvaire d'une nuit d'hiver [Mlle de Langres]   Mer 10 Nov - 15:36

Félix était assis sur le large rebord de la fenêtre de la petite chambre qu’il louait à la journée dans Montmartre. Au quatrième et dernier étage de l’édifice, là où les chambres étaient miteuses, où le toit coulait, là où on logeait les étudiants sans le sous et les artistes troublés… Félix trouvait que la logique était agréable à observer. Les étudiants et les poètes étaient ceux qui étaient sans le sou et par conséquent, ils obtenaient le dernier étage. Et c’était justement là que la vue était la plus inspirante et qu’ils puisaient leur art.

De fait, la vue était très intéressante à regarder… mais la nuit allait bientôt tomber et avec elle les gens rentreraient chez eux, fermeraient leurs volets et la lumière s’éteindrait sur Paris.

* Et tu seras seul… encore une fois… vraiment seul dans cette noirceur qui t’enveloppera au point de t’en lier les bras… De te lier… encore… Comme on lie les fous. Comme tu devrais être lié…*

Le visage de Félix se renfrogna. Une sourde angoisse naissait au creux de sa poitrine alors que les voix menaçantes s’emparaient de sa conscience.

- Vous n’existez pas…

Murmura-t-il entre ses dents serrées, tout en étant quand même convaincu du contraire. Il avait beau se dire qu’elles n’étaient pas réelles, il les entendait de toute façon. Il les entendait! Alors pour qui n’étaient-elles pas réelles? Pour les autres, évidemment. Qu’elles soient ou non des créations de son esprit malade, dérangé et curieusement fertile, que les autres les entendent ou qu’ils ne les entendent pas, lui, il les entendait. Alors, elles étaient réelles. Elles faisaient partie de sa propre réalité. Elles étaient quelque chose avec quoi il devait composer. Nul ne servait de tenter de les faire taire… Mieux valait les ignorer.

Et, de temps à autres pourquoi pas, leur prouver qu’elles avaient tort.

Lentement, tout en gardant le regard fixé vers le vide, Félix se leva et alla enfiler un long manteau sombre dont le col rigide remontait jusqu’à son menton. Il enroula un léger foulard autour de son cou mais laissa de côté le chapeau haut-de-forme pour cette fois. Chaussé, habillé et les cheveux ébouriffés avec style, il sortit de la chambre. Il avait appris, avec le temps et grâce à l’observation, que bien s’habiller pouvait faire de vous quelqu’un de normal, même d’admiré. Être bien mis et propre de sa personne vous rendait respectable et empêchait les gens de fouiller plus loin sur vous et en vous. Les beaux vêtements, la coiffure à la mode, l’apparence et l’attitude sobre-chic n’étaient pas vraiment des choses qui comptaient aux yeux de Félix et il devait même beaucoup se forcer pour y adhérer. Néanmoins, il avait compris qu’un beau contenant dissimulait le contenu… et on le laissait donc tranquille. D’une autre façon, c’était également un moyen de défier la folie, comme il se plaisait tant à le faire. La folie avait dévoré la beauté de sa mère Élisabeth. Elle l’avait attaquée et la première chose qu’elle lui avait volée avait été sa dignité. Son apparence s’était détériorée avec le temps jusqu’à la rendre laide à faire peur et quiconque l’aurait vue ainsi aurait tout de suite compris qu’elle était folle. Aurait tout de suite vu qu’elle était consumée par la folie. Qu’elle avait pris le dessus sur tout ce qui faisait d’elle une femme.

Félix ne laisserait pas cela lui arriver. Parce qu’il était plus fort. Bien s’habiller, c’était ne pas la laisser prendre le dessus sur lui.

Nous avons tous une motivation, une sorte d’énergie directrice, une pulsion si l’on peut dire, qui nous pousse à agir de telle ou telle façon. La motivation de Félix, c’est le combat. Le combat contre la maladie, le défi des voix, l’envie et le désir de prouver au monde qu’il n’est pas fou comme sa mère et surtout, de se le prouver à lui-même. C’était donc ce qui le poussait, non seulement à bien s’habiller et à tenter de se fondre dans la masse, également à sortir ce soir-là de sa chambre modeste pour aller marcher dans Paris. Elles disaient que l’ombre, que le noir allait l’emprisonner. Il allait leur prouver qu’elles avaient tort en marchant dans les rues sombres de la ville, libre.

Il descendit donc l’escalier tortueux qui menait aux étages inférieurs. Sous sa chambre, il y avait d’autres chambres à louer, à plus gros budget celles-là. Au premier, les appartements des bourgeois qui possédaient la librairie et au rez-de-chaussée, ladite librairie. Une fois en bas, il franchit le seuil de la porte et respira l’air frais de cette soirée d’hiver. C’était ce genre de nuit où la neige et l’obscurité semblaient absorber tous les sons et recouvrir les lieux d’un drapé de velours; bien sûr la couche de neige n’était pas très épaisse et serait certainement fondue dès demain, mais pour l’instant, elle conférait à la ville un aspect énigmatique et enveloppant. Il ne faisait pas très froid; la température devait être à peine sous zéro.

Félix s’engagea donc sur les pavés, la neige crissant sous ses talons, son souffle répandant de brefs nuages de buée à chaque expiration. Il ferma les yeux sur son chemin. C’était certes imprudent, mais la douceur de la nuit le rendait mélancolique… Il se rendit compte qu’il y avait bien longtemps que ses doigts n’avaient pas frôlé les touches d’un piano. Vous vous doutez bien que les pianos n’étaient pas très fréquents dans les asiles d’aliénés et depuis sa sortie, il n’avait pas pu rejouer. Néanmoins, cela n’avait pas terni son incroyable talent de créateur et dans ses délires, même à l’asile, il avait composé de nombreuses pièces. Il lui tardait de pouvoir enfin mettre en musique ces taches d’encre… même si personnellement, il les entendait parfaitement dans sa tête. Il se prit de nostalgie en pensant à ce que Ludovica aurait ressenti en entendant ses mélodies. Comme elle lui manquait! Chaque jour n’atténuait pas la peine qu’il ressentait et la plaie qu’il avait au cœur ne guérissait pas.

Peut-être un jour trouverait-il quelqu’un d’autre à qui jouer du piano… mais surtout pour qui jouer du piano.

Son chemin le mena vers le cimetière du Calvaire, au sommet de la butte. Il marcha tranquillement entre les tombes en ignorant les voix qui redoublaient d’ardeur dans leur discours, se prenant pour l’un et l’autre des défunts, et finit par s’asseoir directement dans la terre humide et la neige, le dos contre une pierre tombale. Le cimetière était vide et très petit. Peu de personnes y avaient été enterrées depuis la réouverture. Mais on y retrouvait un certain romantisme; l’endroit était propice. Propice à quoi? Et comment le saurait-on d’avance?

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MessageSujet: Re: Le calvaire d'une nuit d'hiver [Mlle de Langres]   Mar 30 Nov - 10:38

Chaque nuit possédait sa propre marque, sa propre empreinte et apportait son lot de souvenirs. D’une nuit à l’autre, aucun n’était semblable au précédent, mais tous étaient empreints de cette unique terreur qui abandonnait Thaïs dans un état qu’elle ne pouvait laisser apparaître.

Elle suffoquait, ce soir-là, appuyée sur le rebord de sa fenêtre, les cheveux collés à son front par la sueur de la peur. La nuit pourtant fraîche était étouffante, lourde et pesait sur le cœur de Thaïs comme un pilon la martelant. Le souffle coupé, les mains posées sur la balustrade, Thaïs se forçait à reprendre ses esprits et à ne plus voir danser devant ses yeux les fantômes du passé.
Mais les bruits accompagnaient ce soir les images d’une forêt dense et obscure. L’odeur du soufre flottait comme si les canons étaient à portée d’elle et le bruit des fusils résonnaient encore dans ses oreilles bourdonnantes.

Elle ferma les yeux du plus fort qu’elle pu, appuyée sur le balconnet, les oreilles assourdies par ses mains. Mais son souffle s’accélérait, son cœur s’emballait ; il lui fallait quitter cet endroit, respirer un autre air que celui étouffant de sa chambre.

Elle se dirigea vers le lit encore défait par sa précipitation et prestement, contrôlant le tremblement de ses mains, fit glisser sa chemise de nuit et enfila une robe simple, oubliant corset et rubans d’apparat. Elle passa des bas chaud, fourra ses pieds dans ses plus silencieuses chaussures et attrapant une épaisse cape en laine, la passa autours de ses épaules frêle, laissant ses cheveux blonds recouvert par le manteau.

Il ne fallait pas inquiéter sa camériste ; inutile d’avoir à donner quelques ordres sans intérêt pour la rassurer. Silencieusement, elle descendit l’escalier recouvert de l’épais tapis brodé d’or et s’enveloppant fermement dans sa cape, sortit sans bruit par la porte de service.

L’air était vivifiant, tonifiant et allégea les poumons de Thaïs. Son esprit brumeux ne pouvait distinguer correctement les lieux pourtant si familiers de Paris mais son instinct la guidait le long des ruelles sombres enneigées, faiblement éclairées des halos des lanternes extérieures. Etouffant les crissements de ses pas sur la neige, des sons étouffés s’échappaient des tavernes encore fréquentées, alors que quelques enseignes se balançaient dans un doux grincement au-dessus des portes closes.

Marcher. Comme elle avait pu courir dans ces bois sombres, échappant aux soldats, elle marchait pour éloigner d’elle ces visions macabres. Sans les avoir vu, elle ne cessait de revoir les visages de son père et de son frère la fixant de leurs yeux creux, le teint cireux de la mort maquillant leurs traits.
Et les larmes montaient. Insidieuses, sauvages et hors de contrôle. Elles venaient alors que son masque de dureté s’effaçait et que Thaïs se révélait à la lune. Elle ne pouvait continuellement combattre sa véritable nature, mais elle ne voulait pas se laisser abattre par ces fantômes qui ne cessaient de la hanter.

Pourquoi alors avait-elle avancé avec instinct au cimetière ? Pourquoi avait-elle poussé lentement cette lourde grille, pénétrant dans le royaume de la Mort ? Elle n’avait aucune réponse à cela, elle n’avait fait que suivre son cœur battant, incapable de la mener où il fallait.

Elle erra entre les stèles recouverte d’un duvet immaculé, évitant les tombes qui semblaient fraîches. Elle réprima un frisson lorsqu’elle vit se découper dans le ciel l’immense statue mortuaire et le crucifix de pierre. Thaïs s’enveloppa un peu plus dans sa cape, ondulant parmi ces dernières demeures. Sa famille aurait du être parmi ces éternels vivants dans l’au-delà. Si leurs ennemis avaient accordé ce respect du aux morts, peut-être aurait-elle pu les voir ce soir, comme un ultime adieu.

Etonnamment, le silence pesant du cimetière apaisa le cœur de Thaïs. Si ses entrailles se serraient à chaque lecture de nom sur les plaques de pierre, elle ressentait un certain calme et sentit sa respiration s’alléger et reprendre un souffle normal.

Les yeux rivés sur le tapis blanc hivernal, elle chemina en silence, formulant de silencieuses prières, se forçant à oublier ce qui l’avait réveillé en sursaut. Mais un bruit sembla rompre le silence du lieu avec une force inaccoutumée. Thaïs, le cœur battant, releva les yeux, tourna sur elle-même, prête à fuir un quelconque animal. Les mains tremblantes, elle s’agrippait aux pans de sa cape, essayant de distinguer dans l’ombre la cause de ce bruit.

Un pilleur de tombes ? Ne pouvait-on pas laisser ces morts en paix dans leur ultime demeure ?!
Mais il n’y avait personne derrière elle, seulement des traces de pas dans la neige à l’opposé des siens. Prise entre ses douloureux souvenirs et la peur de l’inconnu, Thaïs s’enfonça dans les allées sombres du cimetière et aperçu la silhouette qu’elle cherchait.
La voix mal assuré, elle préféra briser sa peur au plus vite.

-Qui êtes-vous ? Vous…vous me suivez ?

Thaïs déglutit difficilement, songeant au petit stylet qu’elle portait toujours la nuit. En cas de besoin, elle pourrait s’en servir. Reculant lentement pour apercevoir le visage de l’inconnu dans le clair de lune, son pied buta soudainement contre une pierre tombale et avant qu’elle ne pu comprendre la situation, Thaïs glissa brutalement dans l’épaisse neige.
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MessageSujet: Re: Le calvaire d'une nuit d'hiver [Mlle de Langres]   Mer 1 Déc - 15:03

Félix était pensif. Indubitablement nostalgique. Le dos appuyé contre une pierre tombale, le derrière déjà bien mouillé d’être posé sur la terre humide depuis bientôt une demi-heure, il gardait les yeux fermés, attentif et respectueux des morts qui reposaient sous ses pieds. Les voix n’étaient maintenant qu’un bourdonnement presque agréable. Parfois, quand il parvenait réellement à ne pas les écouter, elles diminuaient.

Quelques flocons de neige venaient se poser doucement sur son visage, fondant instantanément au contact de sa chaleur, alors qu’il repensait à sa sœur chérie, aux moments qu’ils avaient passés ensembles et qui restaient à ce jour les plus beaux instants de sa vie. Il songeait à leurs jeux d’enfants, à leurs devinettes et aux tours de passe-passe. Il songeait au bruit que son petit poing faisait sur la porte de sa chambre quand elle venait le retrouver la nuit, pour être réconfortée. À ces quelques minutes, en plein cœur de la nuit, qu’ils passaient à se questionner sur la vie, sur l’avenir, sur l’amour, sur la mort. Ludovica n’avait pas été que sa petite sœur si chère à son cœur. Elle avait été sa meilleure amie, son soutien, celle qui lui donnait l’envie de vivre. Plus que cela encore, elle avait été le pilier de sa santé mentale. C’était pour elle qu’il avait voulu ignorer toutes ces années la folie qui lui grugeait la tête. Il avait été si fier d’elle, ce jour-là, en allant la chercher à Leipzig. Si fier…

Oh, et à quoi bon se remémorer tout cela. C’était bien terminé, maintenant, et Ludovica n’était plus là. Encore une fois, une pointe de frustration se fit sentir dans son cœur, quand la voix de sa mère se répercuta dans sa tête. Pourquoi n’était-ce pas la voix de Vivi? Pourquoi devait-il endurer encore la présence de celle qui lui avait retiré l’être le plus important pour lui sur Terre?

* Tu sais ce qu’il te reste à faire… Cette catin a eu ce qu’elle méritait, cesse de tenter de te convaincre du contraire… Tu sais au fond de toi aussi qu’elle n’était que cela. *

Félix se prit alors à esquisser un sourire. En cet instant béni, dans le velours d’une nuit d’hiver capitonnée de neige, dans le silence d’un cimetière, dans le respect des défunts, il se sentit fort. Il se sentit… meilleur. Il savait au plus profond de lui-même que sa sœur avait été un ange, trop peu longtemps sur Terre. Il savait avec une certitude inébranlable que jamais elle n’avait mérité ce qui lui était arrivé. Que la voix de sa mère affirme une telle absurdité dans sa tête ne faisait que prouver qu’elle était fausse. Corrompue. Et ridicule à un tel point qu’il ne pouvait qu’en rire.

Ah, et puis ce sol était définitivement trop froid. Félix se releva doucement, épousseta la neige sur son long manteau et enfonça ses mains dans ses poches. Le ciel était clair, la lune devait être pleine, derrière les nuages. Le jeune duc laissa l’air s’engouffrer dans ses narines, appréciant les odeurs de la terre et la caresse de la froidure.
Puis, soudainement, sa paix fut troublée et les voix explosèrent dans une cacophonie plutôt désagréable quand, après avoir fait quelques pas, il entra en collision avec une pierre tombale dont une partie se détacha et tomba par terre dans un bruit sourd mais beaucoup trop fort en comparaison du silence qui régnait quelques secondes plus tôt. Plutôt contrarié d’avoir été ainsi troublé dans son moment, il se raidit instantanément, lorsqu’une silhouette féminine s’adressa à lui.

-Qui êtes-vous ? Vous…vous me suivez ?

Le réflexe de Félix fut de se recroqueviller sur lui-même. Il eut instantanément le sentiment d’être dérangé dans son intimité et cela ne lui plut pas du tout. La dame avait l’air fortement inquiète. Elle reculait, dans un geste que Félix interpréta comme de la méfiance à son égard. Cela lui déplut encore plus largement. Puis, sans qu’il ait eu le temps de répondre, elle s’enfargea à son tour et s’écroula dans la neige, non sans que Félix ait pu remarquer les sillons que des larmes avaient laissés sur son beau visage.

Il eut envie de fuir. Félix n’était pas du genre à s’imposer ou à laisser les situations s’imposer à lui. Lorsqu’un événement arrivait et qu’il n’avait pas le contrôle, lorsqu’il ne savait pas comment réagir ou lorsqu’il devait entrer en contact avec des gens sans avoir pu s’y préparer préalablement, il fuyait. C’était beaucoup plus facile.
Mais la vue des sillons de larmes sur le visage tourmenté de la jeune fille l’avait troublé. Elle avait sans doute à peu près l’âge qu’aurait Ludovica aujourd’hui. Ses cheveux, dépassant un peu de la cape qui lui recouvrait la tête, étaient blonds. Quelque chose le retint… Il ne pouvait se sauver et la laisser ainsi apeurée, dans la neige. Se maudissant déjà, il s’approcha d’elle et lui tendit la main pour l’aider à se relever, tout en priant pour qu’elle n’ait pas de geste de recul.

« Veuillez m’excuser, mademoiselle… Je ne voulais pas vous effrayer… »

* Ne t’approche pas d’elle, imbécile! Elle n’est rien d’autre qu’une catin, elle aussi! Il y en a des tonnes par ici. C’est le démon qui la guide, il faut l’éliminer au plus vite! Elle est ici pour te faire du mal, Gabriel…Pour te faire du mal… *

* Et n’oublie pas que tu peux lui faire du mal, toi aussi. Tu es fou, Félix. Tu es fou. Tu devrais être lié, comme les fous doivent être liés, tu le sais, je te l’ai déjà dit. Tu le sais, tu le sais… Tu le sais. Tu vas lui faire mal. Ne la touche pas, tu vas lui faire mal! NE LA TOUCHE PAS!!!*

Félix retira sa main prestement, comme s’il avait été brûlé. Brusquement, il tourna les talons et marcha dans la direction opposée, prisonnier de la contradiction que les voix lui faisaient ressentir, prisonnier de ses propres démons. Il ne fallait pas lui faire de mal… Il était comme sa mère après tout. Fou comme elle. Et elle faisait mal… Elle faisait tant de mal…

Torturé, il s’effondra près d’un arbre, essuyant ses larmes de la manche de son manteau, se recroquevillant comme un enfant.

« Je ne veux pas… lui faire de mal, je ne suis pas comme ça… arrêtez… » sanglotait-il.

Les voix criaient si fort dans sa tête qu’il avait l’impression qu’elle allait exploser. Pourquoi trouvaient-elles toujours son point faible, l’élément qui lui faisait le plus mal, avant de tourner le fer dans la plaie? Tant ses convictions étaient fortes quelques minutes auparavant, concernant la dominance de sa folie, tant elles étaient désormais réduites à néant…


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MessageSujet: Re: Le calvaire d'une nuit d'hiver [Mlle de Langres]   Sam 11 Déc - 3:06

La peur chez Thaïs se mêlait à cette habituelle témérité qui la poussait à ne pas fuir. Elle sentait ses entrailles se contracter alors qu’elle tentait de reculer, comme pour s’éloigner de l’homme. Il n’avait pas les traits d’un détrousseur ou d’un pilleur de tombe, mais le réflexe fut plus fort que la raison.

Ses chaussures glissant sur la neige moelleuse, Thaïs recula de quelques centimètres avant de buter sur une pierre glacée qui la fit frissonner. Elle sentait sur ses joues ses larmes salées séchée par le froid et respirant lentement, tâcha de calmer les pulsations de son cœur.
Elle qui avait vécu de pires situations se devait d’affronter celle-ci avec calme, puisque la sérénité s’était enfuie. Elle observa le visage de l’homme alors qu’il s’approchait.

Son regard d’un bleu clair adoucissait les traits marqués de l’homme. Il ne devait pas être bien plus âgé qu’elle, mais dans ses prunelles se lisait quelque marque d’une vieillesse forcée. Cette même marque que son oncle lisait parfois dans son propre regard.
Etait-il possible que cet homme ai vécu un semblable passé ? Thaïs posa un instant son regard dans le sien, comme pour déchiffrer ce qu’il lui livrait. Mais le froid, sa robe épongeant petit à petit la neige sous elle et la nuit glacé l’empêchait de raisonner convenablement.

Et s’il n’était qu’un esprit ? Un fantôme de ces âmes peut-être damnées, dont les corps reposaient autour d’elle ? Ses propres idées, venues soudainement, la firent esquisser un sourire. Etait-ce le froid qui la rendait si stupide ?
Mais l’inconnu s’était approché, hésitant, tendant une main blanche. Dans un mouvement d’incertitude, Thaïs observa cette main sans bouger, comme craignant soudainement quelque amadouement pour mieux la piéger.

« Veuillez m’excuser, mademoiselle… Je ne voulais pas vous effrayer… »

Elle hocha la tête doucement, baissant le regard. D’un geste rapide, elle arrangea sa robe, ramena les pans de sa cape autour d’elle avant de saisir la main de l’inconnu. Mais à peine avait-elle relevé le tête et effleuré les doigts glacés de l’homme que celui-ci l’ôta d’un mouvement brusque avant de s’enfuir au travers des pierres tombales éclairée par le halo de la lune.

La jeune fille resta un court instant la main levée, comme si l’homme pouvait revenir. Mais un éclair de lucidité l’éveilla enfin et ramenant sous elle ses genoux, elle enfonça ses mains dans l’épais manteau de neige, s’agrippa sur une pierre pour se relever. Elle n’eut que le temps d’arranger les lourds tissus imprégnés d’eau, déjà le visage de l’inconnu lui vint comme un éclair.

Ressemblait-elle à quelqu’un de sa connaissance ? Une femme aimée ? Une mère, une sœur ? Inquiète plus qu’apeurée, Thaïs remonta les pans alourdis de sa robes et se fraya un chemin parmi les tombes, les yeux rivés au sol pour suivre la piste laissée par l’inconnu.
La curiosité la piquait, mais mêlée à elle, l’envie de comprendre ce manège incompréhensible. Il y avait eu dans le regard de cet homme un éclair d’un sentiment encore confus.
Peur, mélancolie, tristesse…Thaïs ne pouvait le dire.

Marchant au travers de ces tombes, elle ne pu s’empêcher de songer à cette marche, ce calvaire qu’elle avait vécu aux côtés de sa famille. Plus ses pieds s’enfonçait dans la neige, plus ces sensations lui revenaient, tels un souvenir physique qui ne pouvait la quitter.
Elle revoyait ses propres pieds, alors bien plus petits, s’extirper de la neige molle et glacée, alors que sa main s’agrippait à celle de son frère qui la tirait plus qu’il ne l’accompagnait. Le Vent de galerne.

Thaïs expira lentement, tâchant d’effacer quelques instants ces images. Elle stoppa un instant sa marche silencieuse et balaya des yeux le mince horizon offert par le cimetière. Là, sous un arbre aux branches croulantes sous la neige amoncelée, elle distingua une forme humaine, recroquevillée sur elle-même.
Elle observa un instant cette étrange silhouette, n’osant reculer ni même avancer. Elle revoyait cette vision macabre, celle d’une femme tenant son enfant sans vie dans les bras, sanglotant sous un chêne. A nouveau, elle sentit cette boule distincte qui roulait dans son ventre et dans un seul mouvement, s’approcha de l’inconnu. Il lui fallait surmonter ses propres peurs ; elle n’était plus dans ces galeries des Tuileries où tout semblait aisé. Thaïs retrouvait-là ses propres visions du passé.

« Je ne veux pas… lui faire de mal, je ne suis pas comme ça… arrêtez… »

L’homme grelottait, les épaules secouées par des sanglots, rendant impuissante la jeune fille qui s’approchait à pas comptés.
Elle s’arrêta à quelques pas de lui, comme on craint une bête féroce et blessées. D’une voix mal assurée, elle brisa le silence du cimetière.

-Je…suis sûre que vous ne me ferez pas de mal, monsieur.

Elle se pencha légèrement, pliant le cou pour apercevoir un trait de ce visage. Son cœur cognait dans sa poitrine alors qu’elle se convainquait elle-même que l’homme ne jetterait soudainement pas sur elle. Elle fit quelques pas de plus et osa s’accroupir non loin de l’inconnu.

-Puis-je vous aider, monsieur ?

A peine prononcée, Thaïs regretta sa question. Il était d’une évidence implacable qu’elle ne pourrait l’aider en quoi que ce soit ! Même si l’homme lui demandait secours, elle était impuissante face aux démons intérieurs qui brisaient chaque volonté. Sa question était stupide mais lancée ; peut-être attendait-il qu’elle lui fournisse la réponse ?
Elle tourna à nouveau la tête pour tenter de voir les traits de l’inconnu, tâchant de se rappeler les douceurs que lui disait son oncle pour calmer ses cauchemars d’enfant.

-Je….je ne veux pas vous faire peur…m’avez-vous prise pour une autre ?

Elle se garda d’ajouter « disparue » ; sa voix peu assurée ne tremblait encore, mais la jeune fille approchait des limites de sa témérité.
Encore quelques minutes et la peur s’installerait réellement. Respirant calmement, elle se releva sans détacher son regard de l’homme et fit quelques pas en arrière.

-Voulez-vous être seul, monsieur ?
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MessageSujet: Re: Le calvaire d'une nuit d'hiver [Mlle de Langres]   Mer 22 Déc - 4:56

Il fallut beaucoup de patience à Félix pour qu’il parvienne à reprendre conscience du monde qui l’entourait. Il lui fallut aussi beaucoup de force, pour réussir à retrouver un soupçon de réalité, pour commencer à reprendre contact avec la froidure de la neige et du vent, l’odeur d’humidité provenant de l’arbre près de lui et surtout la voix de la jeune fille qui l’avait suivie.

-Je…suis sûre que vous ne me ferez pas de mal, monsieur.

Il s’arrêta soudainement de pleurer, comme si les mots, la voix, l’intonation de l’inconnue avaient provoqué quelque chose en lui. Comment pouvait-elle être certaine qu’il ne lui ferait pas mal ? Il n’en avait lui-même la certitude. Les voix l’assaillaient dans un chaos indescriptible et il avait du mal à se retenir de presser ses mains contre ses oreilles, trop conscient que cela ne changerait rien, de toute façon.

La personnalité de Félix était très difficile à cerner. Au fond de lui vivait toujours le petit garçon enjoué, attentif, affectueux et créatif qu’il avait un jour été… mais coexister sans arrêt avec ses démons, très volubiles et surtout souvent méchants, avait fait de lui un homme froid, distant et donnant l’impression d’être complètement apathique, voire méprisant. En réalité, Félix était effrayé. Il avait peur des autres, de la façon dont ils pouvaient le percevoir, il avait peur de ce qu’il pouvait leur faire. Entrer en contact était probablement l’une des choses les plus inconcevables, les plus difficiles et les plus terrifiantes qu’il avait à faire. Cela n’avait pas toujours été comme ça… Mais après s’être extirpé d’une psychose de plus de 6 ans et après avoir vécu tous ces drames à l’asile, ce traumatisme avait fini par tuer tout son potentiel de socialisation. Vraiment?

Il avait pourtant bien essayé de lui parler, à cette jeune fille. Il avait même été très poli. Il lui avait tendu la main, il avait cherché à l’aider, à la rassurer… Alors peut-être que tout n’était pas perdu, au fond.

L’inconnue s’était rapprochée de lui, jusqu’à s’accroupir tout près. Un tas d’émotions contradictoires le submergèrent en l’espace d’une seconde. D’abord la méfiance, puis la curiosité. Bien sûr la peur. Celle de lui faire du mal, de se faire du mal, mais aussi, et cela fit naître un bien drôle de sentiment en lui, la peur de la décevoir. Les voix ne criaient plus. En cessant de pleurer, il avait aussi cessé de les écouter et peu à peu, il recommençait à faire la distinction entre la réalité et le mensonge. Il recommençait à rationaliser; en toutes ces années, jamais il n’avait fait de mal à personne, même pas à ceux qui l’avaient le plus blessé… sauf le jour où il avait découvert Vivi baignant dans son sang et qu’il s’en était pris à sa mère. Toutes les années qui avaient suivies ne l’avaient jamais vu violent, envers quiconque. Même pas envers lui-même. Alors pourquoi cela commencerait-il ce soir? Les voix lui répondaient, mais il se trouva la force de les ignorer. Dieu, que c’était difficile… Et cette peur de décevoir l’inconnue. D’où venait-elle? Il se sentait tout à coup idiot d’avoir réagi de la sorte, de s’être enfui. La honte surgissait tranquillement. Il ne voulait surtout pas qu’elle le juge trop vite…

-Puis-je vous aider, monsieur ?

Sa voix était douce, mais quelque peu mal assurée.

Félix leva son regard vers elle, un regard transparent, curieux et contrarié. Comment se devait-il de réagir à cet instant ? Son visage se renfrogna et il se leva debout, dominant en taille la jeune fille devant lui, qui venait de s’accroupir. Les voix cognaient de plus belle dans sa tête, renouvelant sans cesse ses interrogations, minant sans arrêt ses certitudes… Comment croyait-elle pouvoir l’aider ? Comment pouvait-elle si facilement proposer son aide, sans savoir de quoi il souffrait, sans savoir s’il y avait quoi que ce soit que l’on puisse faire pour lui ? Était-elle inconsciente, stupide ou avait-elle tout simplement un trop grand cœur ?

En plongeant dans son regard, Félix sut que c’était probablement la troisième option. Elle ne savait pas comment l’aider et était sans doute inconsciente de la souffrance qui le taraudait, mais ses larmes, celles qu’il avait vues rouler sur ses joues, celles qui avaient noyé ses yeux quelques minutes auparavant, prouvaient sans nul doute qu’elle savait ce qu’était la souffrance.

- Vous ne pouvez pas m’aider, se contenta-t-il de répondre, sur un ton froid et dur.

À sa seconde question, il crut défaillir. Comment savait-elle qu’elle ressemblait tant à sa Ludovica, son ange, sa lumière, comment avait-elle deviné qu’elle lui faisait tant penser à sa petite sœur adorée ? Mais elle n’y était pas du tout. Ce n’était pas parce qu’elle lui rappelait Ludovica qu’il avait eu peur… Au contraire, c’était cette ressemblance qui avait fait en sorte que Félix était maintenant capable de rester auprès d’elle et d’entamer une conversation. Les autres l’effrayaient tant qu’en d’autres circonstances, il se serait probablement sauvé depuis belle lurette… Mais près d’une jeune femme en apparence aussi gentille et surtout qui lui faisait penser à Vivi, il ne pouvait que rester, et surmonter sa peur…

Les voix divaguaient à présent dans sa tête. Elles parlaient de tout et n’importe quoi, de réincarnation, d’anges et de démons, de missions et de Salut. Félix ne les écoutait pas. Le problème, avec elles, c’était que quand elles s’enfonçaient dans leur délire, il savait ne pas les écouter… mais lorsqu’elles s’affairaient à mettre le doigt sur ce qui lui faisait vraiment mal, elles y parvenaient et là, il perdait le contact avec la réalité. C’était ce qui s’était passé plus tôt. Les voix le connaissaient parfaitement et pour cause, elles étaient créées par lui… Elles connaissaient tous ses points faibles, toutes ses peurs, toutes ses inquiétudes, toutes ses souffrances et s’acharnaient à tourner le fer dans la plaie au moment où il devenait le plus vulnérable, afin de l’achever vraiment. En ces cas, il lui fallait beaucoup de courage pour les faire taire. Le visage de l’inconnue lui avait donné ce courage.

Il avait simplement esquivé la question et elle en ajouta une troisième.

-Voulez-vous être seul, monsieur ?

Elle fit quelques pas en arrière, sans doute prête à s’éloigner de lui.

Le duc eut soudainement peur qu’elle se sauve, qu’il ne la revoit plus jamais et qu’elle disparaisse comme sa sœur avait disparue… Il fallait qu’il l’en empêche, car c’était la première fois qu’il parvenait à établir un véritable contact avec quelqu’un depuis qu’il était sorti de…

- Je vous en prie, restez. Votre présence m’est… bénéfique, j’imagine. Et je ne suis jamais seul. Jamais…

Son ton était neutre, ni gentil, ni dur. Oui, sa présence lui était bénéfique. Il était vrai qu’il n’avait jamais été si facile de reprendre le dessus sur les voix. On aurait dit que la présence de l’inconnue lui donnait le courage de retrouver la réalité mais, plus encore, on aurait dit qu’elle lui donnait une raison de faire mentir les voix. De leur prouver qu’elles avaient tort. Il ne voulait pas lui faire de mal, il n’était pas comme ça et encore une fois, sa motivation repris le dessus : il fallait défier la folie. Jamais il ne ferait de mal à cette femme, jamais il ne donnerait raison aux voix, jamais il ne leur prouverait qu’il devrait être lié et jamais il ne laisserait la folie l’emporter. Cette femme serait désormais le sujet de sa santé mentale et il en ferait le joyau le plus précieux. S’il parvenait à ne jamais lui faire de mal, alors les voix auraient définitivement eu tort. Mais il devait la rassurer, maintenant… faire de son mieux pour qu’elle n’ait plus peur de lui. Il s’était comporté en idiot, elle aurait déjà dû s’enfuir…

- Je vous présente mes excuses pour mon comportement de tout à l’heure… Je… Je n’arrive pas toujours à… faire abstraction.

Comment expliquer ses sautes d’humeur, ses contradictions, ses comportements extrêmes et ses émotions vives sans la terrifier ou sans terminer de la convaincre qu’il était un fou furieux ? Il ne devait pas tout de suite parler des voix.

- Vous m’avez rappelé quelqu’un et ça m’a bouleversé, effectivement. Je ne voulais pas vous faire peur. Ni vous faire de mal. Jamais… Jamais de mal. Jamais je ne vous en ferai, je veux dire… Enfin…

Il commençait à balbutier, à s’emmêler dans ses mots. Il valait mieux se taire.

La cape de la jeune inconnue avait glissé de sur sa tête et la neige tombait maintenant sur ses cheveux blonds. Avec une grande douceur, qui contrastait avec le ton qu’il avait employé dans ses paroles, il s’approcha d’elle, tendit les deux bras et remonta lentement le capuchon sur sa tête.

- N’ayez pas peur de moi… Je vous en prie.
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